Que cette chanson est belle ! D'abord parce qu'elle est triste, ou mieux que triste, à la fois nostalgique, mélancolique et très sombre, presque désespérante ; ensuite parce qu'elle est bien chantée et surtout bien composée – ha, comme les paroles s'enchaînent si harmonieusement ! J'aimerais pouvoir faire des phrases qui coulent aussi joliment. La première fois que j'y ai porté attention, j'ai trouvé cette chanson merveilleuse quoiqu'un peu délicate. Lorsqu'on a vingt ans, gaspiller le temps, forger des projets, faire des folies, critiquer le monde avec une désinvolture toute détachée, ça me paraît plutôt naturel. Même, on aurait l'intention de perdre son temps à ne pas le faire. Évidemment, ce point de vue doit changer vers quarante ou soixante ans, même sans porter un regard aussi peu indulgent que celui de Charles Aznavour sur sa vie passée. Mais malgré ce manque de clémence manifeste de l'auteur pour celui qu'il était lorsqu'il avait vingt ans, cette chanson m'avait quand même fait un peu méditer. J'avais probablement une inclinaison momentanée pour une certaine nostalgie aussi, comme souvent depuis, disons, cinq mois, ce qui aide à la réflexion. Toujours est-il que j'ai eu du mal à ne pas me demander où moi je pouvais me situer, dans ce cadre tracé par cette chanson. Comment, dans vingt, dans quarante ans, je verrai rétrospectivement cette période de ma vie ? Comme un échec total, comme une jeunesse un peu morne ou timide, comme une période joyeuse et plaisante ? Est-ce que je suis en train de rater ma vie ? (ou, plus sombrement, est-ce qu'*on* est en train de rater ma vie ? - mais je sors de ces délires là)
Bien sûr, la question est un peu trop vaste et complexe pour que je puisse y répondre. Mais néanmoins, lorsque je contemple ma vie actuelle, en essayant de donner un sens ou une explication à mes actions et mes décisions, vraiment, dans une certaine mesure au moins, je me demande si je ne passe pas à côté d'éléments relativement essentiels à cette vie qui est la mienne, et que je pourrais regretter avec plus ou moins d'amertume. Je vais essayer de ne pas être trop fouillis dans ce qui suit, il y a plusieurs idées différentes, et j'aurais en temps normal écrit un billet pour chacune, mais les choses ont tendance à se télescoper dans ma tête, et puis j'ai envie de limiter les billets où je raconte ma vie, surtout pour évoquer mes états d'âme. Je ne sais même pas qui lit encore régulièrement ce blog, qui aura le courage de lire ce long billet, qui s'y intéresse vraiment et qui me trouvera juste encore une fois péteux. Mais ce blog reste néanmoins un des seuls liens un peu intimes qu'il me reste avec certaines personnes – enfin ! si elles le lisent, ce que j'espère – que je n'ai pas vraiment le courage de contacter par ailleurs pour l'instant (je suis lâche). Ces trois derniers billets relatant ma vie et mes impressions pendant le mois de septembre, par exemple, je les ai écrits essentiellement, voire uniquement dans l'espoir de donner des nouvelles à Elsa, et d'intéresser les quelques gens avec qui j'ai passé du temps cet été (Mariana, Pierre, quelques autres)(plus éventuellement Camille, à qui je pense souvent lorsque j'écris un billet). En revanche, je ne les ai ni écrits à l'attention de tout mon éventuel lectorat (ce qui est relativement méprisant), ni dans la prime idée de raconter ma vie (alors que c'est ce que j'y fais), ce qui me désespère un peu, puisque c'est une façon de jeter une bouteille dans une mer la plus totalement inconnue, sans aucune idée de si l'action est efficace ou non ; et aussi parce que cela va à l'encontre de ce que je voulais faire de ce blog, c'est à dire autre chose qu'un espère de bureau des pleurs où je viendrais cracher mes doléance au monde qui s'en moque bien. Bref, ça manque de sens.
Mais ce dernier point, j'ai déjà du m'assoir dessus depuis quelque temps, et j'arrive à un second point, parce qu'il me faut bien admettre que depuis que je suis séparé d'Elsa – non, je n'ai pas fini d'en parler, ni de le vivre –, je manque cruellement d'oreille attentive et privilégiée pour parler de ma vie. Vous vous en doutez probablement, mais si j'avais recréé si précipitamment ce blog (cela fait cinq mois depuis deux jours, tiens ; non, vous ne délirez pas, j'ai déjà évoqué cinq mois avant), c'est bien sûr pour me refaire un déversoir de pensées et d'états d'âme, d'abord parce que j'en débordais juste après cette séparation, ensuite parce que la personne avec qui j'aurais partagé tout cela avant, ben, c'était Elsa, donc il me fallait un remplacement, un pis-aller. C'est un peu triste d'en venir à me servir d'un blog pour évoquer mes petits tracas alors que je me l'étais interdit précédemment ; d'aucuns, par exemple, en parlent plus simplement avec leurs amis. Je ne me vois pas emprunter cette solution, parce que pour que je prenne la liberté d'aller pleurer sur l'épaule d'un(e) ami(e), il faudrait que notre relation soit si exclusive que cette personne pourrait difficilement être autre chose qu'au moins une petite amie (c'est un peu ironique, c'est quand Elsa est partie que j'ai eu le plus besoin d'elle...). De toutes les façons, même si l'occasion se présentait, je ne sais pas à quel point je pourrais actuellement commencer pareille relation avec une autre personne qu'Elsa (les habitudes se perdent difficilement : j'ai failli appeler « Elsa » plusieurs fois une fille avec qui j'ai passé un peu de temps durant la FMI, et non, ce n'est pas son prénom. Dans un autre registre, j'ai fait dernièrement plusieurs rêves où l'on se remettait ensemble... enfin j'ai l'habitude de faire des rêves pénibles au réveil).
Je ressens donc un certain vide relationnel depuis cinq mois, quoique ce ne soit pas toujours vrai : il se remplit vite, heureusement à partir de rien. Je ne sais pas si vous avez déjà eu l'impression que votre vie a nécessairement besoin de, disons, un centre de gravité. Quelqu'un de particulier autour de qui tourner, quelqu'un qui à qui l'on voudrait plaire, juste pour le plaisir de plaire, quelqu'un qui par sa simple présence vous donne un cadre, une référence par rapport à laquelle vous situer, par rapport à laquelle ajuster vos jugements, voire, éventuellement, qui vous offre de temps en temps un sens à vos actions. Ça m'est arrivé quelques fois ces derniers mois. Le seul souci est que c'est un genre de relation a priori purement à sens unique (donc ce n'est pas une relation, enfin je n'ai pas d'autre mot), ce qui n'est pas dérangeant mais demande une certaine force d'abnégation, donc c'est un peu limité.
Tout cela ne s'arrange pas beaucoup avec cette espèce d'instabilité sociale qui caractérise l'incorpo puis la FMI : on voit beaucoup de gens, on passe beaucoup de temps avec eux, et on les quitte très rapidement. Ça a été vrai dans une légère mesure avec des amis de sup' ou de Louis-Le-Grand que j'ai revus pendant l'incorpo et plus du tout après ; c'est surtout vrai avec toute la section : la cohésion au sein de la section est très, très encouragée et de toutes les façons nécessairement présente, donc l'on se retrouve tout d'un coup avec plein de gens (tous nouveaux dans mon cas !) qui prennent une place très importante dans son entourage relationnel immédiat, et puis au bout d'un mois, au revoir, on oublie tout, il ne s'est rien passé, tout le monde est re-dispatché dans tous les stages, et en particulier dans mon cas, l'on se retrouve avec encore d'autres gens, tous nouveaux eux aussi. Question découverte de nouvelles têtes, c'est génial. Mais ça crée là aussi un vide qui m'a un peu éprouvé. Psychologiquement et émotionnellement, ce n'est pas si anodin à vivre, ce premier mois.
Mais, bon, je suppose que toutes ces interrogations vaguement existentielles ne sont que très communes. La vie suit son cours, que je lui trouve vraiment un sens ou pas, et je suis de toutes les façons assez lunatique à ce propos, mon état d'esprit et mon moral changeant assez fortement selon... je ne sais pas, mais ils changent. Là, j'ai beaucoup plus le moral que lorsque j'ai commencé ce billet. Si le début est un peu sombre, c'est peut-être normal. Si cette fin est plus désinvolte, c'est aussi normal (enfin en considération de ces variations d'humeur, il n'est pas exclu que je mette ce billet à jour si ce que j'y ai exprimé me semble après coup trop extrême...).