Que reste-t-il ? J'ai encore l'impression d'avoir toujours faim. J'essaie de ne pas grignoter tout le temps. Mais plus généralement, ce qu'il reste, c'est le réflexe de préservation (… ou de vol) de ce qui passe à portée et qui pourrait être utile ; je m'explique : il y a un concept assez présent à l'armée, c'est de ne rien jeter, surtout en ce qui concerne la bouffe. Ça se comprend beaucoup pendant les bivouacs ; on ne jette pas ce qu'il reste des rations si on a plus faim, on les garde pour plus tard ou on les donne aux autres, de toutes les façons, ça servira. On l'étend facilement à la vie habituelle dans le camp, pas dans le sens où l'on ne jette rien mais dans le sens où l'on garde ce qu'on peut pour plus tard, si nécessaire (on a facilement des miches de pain qui trainent dans les poches, par exemple, soit parce qu'on a pas le temps de les manger pendant le repas, soit parce qu'on prévoit une activité physique et qu'elles seront de fait secourables si on a plus de barres de céréales). En déchargeant un camion où les stocks de l'ordinaire avaient été mis par erreur, par exemple, à la fin du séjour, on a eu l'occasion de se servir assez largement en petites barquettes de nutella (on a pas pris tout un carton, c'est trop pénible à planquer dans une chambre pour même pas un jour, mais la tentation était forte). Ou en rangeant le reste du barbecue, on a facilement pu détourner un carton de paquets de chips, etc. En fait, cela devient surtout une notion, d'une part, de garder tout ce qui peut être pris, et d'autre part, de se servir assez librement là où l'on ne se fait pas voir (et là où on ne peine pas trop les gens ; le reste du barbecue n'aurait servi à personne... on serait pas aller piquer les rations des autres gens non plus). Le dernier matin, en prenant au passage des boîtes de cirage qui trainaient dans un carton, on s'est demandé si on poussait pas la logique un peu loin... voler du cirage juste parce que c'est possible c'est un peu idiot quoi (en l'occurrence, ma boîte de cirage était presque vide, donc ça pouvait se justifier... plus ou moins).

Cette logique peut s'étendre au delà de la bouffe, à tout l'équipement militaire. Il se trouve, si je comprends bien le système, que les militaires paient eux-même tout ou partie de leur équipement (enfin ils perçoivent probablement un équipement de base sans rien débourser, mais ça s'arrête peut-être là). Si l'on perd quelque chose, il faut faire une déclaration à la hiérarchie et tout, c'est soulant. Donc la pratique, parfois, est simplement d'aller se servir chez les autres. Je suppose qu'entre les vrais militaires, les gens ne passent pas leur temps à se voler les uns les autres ; mais dans le camp, c'est arrivé d'aller, par exemple, trouver discrètement dans une autre compagnie une gourde perdue (s'en suit un espèce de jeu de chaises musicales qui prend fin à la réintégration du matériel, à la fin...). Là ça devient déjà plus discutable... mais bon, les cadres encourageaient le système. C'est à la fois drôle et décevant. Il n'empêche qu'à chaque fois qu'on laissait des sacs quelque part, pendant les bivouacs par exemple, on laissait toujours quelqu'un pour les surveiller, au cas où.

Non enfin rassurez-vous, on ne perd pas toute lucidité non plus, toute la promo n'est pas devenu un ramassis de voleurs ; tout d'abord, il y en a heureusement qui refusent la pratique et qui assument de perdre leurs trucs, et ensuite, ça se limite strictement à l'équipement militaire qui doit être rendu à la fin. J'ai perdu des trucs qui n'étaient pas à rendre, je ne suis pas allé les récupérer en douce autre part, personnellement... et je ne sais pas ce que j'aurais fait si j'avais perdu du matos à rendre.

Quoi d'autre ? J'ai appris qu'à peu près tout le monde chantait plutôt mal, sauf à plus de cinq ou six. J'essaie de garder l'habitude de faire du sport, et plus généralement de prendre mieux soin de moi (ce qui est quand même une partie de l'esprit des règles militaires, rendons-leur au moins cela). J'essaie aussi d'être parfois plus responsable et volontaire, mais j'aurais du mal à dire si c'est l'esprit militaire qui a véhiculé ça, ou si c'est juste une résolution que j'aurais faite plus ou moins inconsciemment suite à l'intégration en école.

Et quoi encore ? Le mode de vie militaire ne m'avait pas particulièrement dérangé, ni sur le coup, ni après coup ; si on me disait d'y retourner, je le ferais. Mais au bout de deux semaines de civil, je ne le regrette quand même pas.

Et quoi surtout ? L'impression globale qu'il me reste, c'est celle d'un tourbillon de gens nouveaux, ou de gens anciens retrouvés (notamment des amis de sup'), voire de gens anciens que je vois autrement. Et un tourbillon de découvertes. Tout va très vite, on découvre plein de choses en très peu de temps, et l'on partage un tissu très dense d'expériences assez riches avec ces nouveaux camarades, puis on les quitte aussi rapidement et on en retrouve d'autres (à l'ENSOP). Tout va très, très vite, tout tourbillonne sans cesse autour de soi, c'est assez... prenant. On s'investit beaucoup. Mais après coup, je me sens parfois un tout petit peu désorienté par ces changements de rythme assez brutaux. Entre autres nouveautés.