Allez, comme les maths me manquent (non, vraiment), je vous pose une petite énigme (enfin grande par l'énoncé, mais c'est parce que j'essaie d'être très compréhensible), pour illustrer l'immense puissance des mathématiques. Je ne vous demande pas de la résoudre, quoique ça serait intéressant si vous essayiez, mais vous avez peut-être mieux à faire ; je vous demande juste, au moins, de lire l'énoncé, en taisant tant que ce n'est pas fini la petite voix qui vous murmure dans votre tête "non mais c'est complètement tordu ton truc, mec" ; puis éventuellement, à la fin, de vous extasier d'un beau "haaa, que c'est grandiose les maths !", ou sinon de vous en foutre d'un désinvolte "On est content d'être heureux...".

Voici l'énoncé :

Vous faites partie d'un groupe de 500 personnes, rassemblé dans une grande pièce. On donne à chacune de ces 500 personnes un numéro différent entre 1 et 500 (donc il n'y a pas deux personnes ayant le même numéro), mettons que vous recevez le numéro 37, vous êtes le seul à l'avoir, jusqu'ici tout va bien. Dans une autre pièce attenante à celle où votre groupe est rassemblé, il y a 500 casiers. À l'intérieur (donc invisible de l'extérieur, tant que le casier n'est pas ouvert) de chacun de ces 500 casiers est disposé un numéro entre 1 et 500, marqué sur un bout de papier, avec encore une fois aucun doublon : il n'y a pas deux casiers avec le même numéro à l'intérieur. L'on a donc 500 personnes avec toutes un numéro différent d'un côté, et 500 casiers avec tous un numéro différent de l'autre. Tour à tour, chacune des 500 personnes de votre groupe va se rendre dans la pièce aux casiers, et ouvrir puis refermer jusqu'à 250 casiers, pour voir le numéro qui se cache à l'intérieur. S'il voit dans l'un de ces 250 casiers le numéro qui correspond au sien, il gagne, sinon il perd. Dans tous les cas, il retourne dans l'autre pièce, et n'a pas le droit, en aucune manière que ce soit, de communiquer avec les autres personnes du groupe (de sorte qu'en entrant dans la salle des casiers, personne n'ait déjà une idée de quel casier renferme quel numéro). Par exemple, supposons que ce soit votre tour d'y aller : vous ouvrez un premier casier, vous y trouvez, disons, le numéro 412. Ce n'est pas le votre (je vous rappelle que vous avez le numéro 37), vous refermez le casier, vous en ouvrez un second, vous y trouvez le numéro 125. Toujours pas bon, vous refermez, vous en ouvrez un troisième, etc, et ce 250 fois. Si à un moment vous avez trouvé le numéro 37 dans un casier, vous avez gagné, sinon vous avez perdu.

On suppose que dans une journée, tout le monde a eu le temps d'aller ouvrir ses 250 casiers. Votre but, à vous les 500 personnes, est que tout le monde ait gagné dans la même journée : il faut que chacune des 500 personnes ait ouvert au moins une fois le casier contenant son numéro, parmi les 250 qu'elle a ouverts. Si ce but est atteint, vous gagnez tous un grand voyage en Australie et le jeu est fini ; sinon, on considère que tout le monde a perdu, et on retente la chance le lendemain, en mélangeant les numéros dans les casiers pendant la nuit (comme ça, encore une fois, personne n'a déjà une idée de quel casier renferme quel numéro en entrant le lendemain dans la salle, même ceux qui ont très bonne mémoire).

Vous pensez vous laisser aller au désespoir devant l'impossibilité de la tâche, lorsque l'une des personnes de votre groupe (sûrement un normalien...) s'exclame : "si on suit ma méthode, au bout d'une semaine, on aura plus de 9 chances sur 10 d'avoir gagné un voyage en Australie !" Comment fait-il ?

Fin de l'énoncé

Hé oui, comment fait-il ? C'est cela qui est intéressant. Mais voyons au moins pourquoi la tâche peut sembler impossible de prime abord : si chacun choisit ses 250 casiers au hasard - comme il n'y a aucune information préalable sur quel casier renferme quel numéro, cette méthode peut paraître aussi bonne qu'une autre - il a en somme une chance sur deux de trouver, parmi les 250 numéros, le sien (en effet, c'est comme si on tirait un numéro au hasard entre 1 et 500 : il a une chance sur deux d'être dans les 250 premiers, et une chance sur deux d'être dans les autres, les 250 derniers). Donc chacun a une chance sur deux de gagner. Donc deux personnes ont une chance sur quatre de gagner toutes les deux (à ceux qui comprennent : les événements sont indépendants, donc multiplication des probabilités). Continuons le calcul : 500 personnes ont 1over2exp500.gif de chances de toutes gagner la même journée, soit, en valeur approchée :

1over2exp500approx.gif

Autrement dit rien, mais rien, rien ! À ce rythme là, il vous faudrait environ 10150 jours pour avoir ne serait-ce que 50% de chances de partir en Australie, soit quelque chose comme un milliard de milliards de milliards de [...] de milliards d'années, en alignant comme ça 49 fois le mot milliards. Il y a des milliards de fois moins d'atomes dans l'univers que d'années nécessaires. Les kangourous vont vous attendre, hein... alors qu'avec la méthode de l'autre normalien, là, avec sa bonne tête de génie et ses cheveux en bataille, vous avez 90% de chances de siroter un cocktail à Sydney à peine sept jours plus tard. Ça paraît délirant, non ?

Il y a deux parties dans l'énigme, en fait : la première, trouver la méthode géniale ; la seconde, voir pourquoi ça marche. Sachant que si le calcul prouve effectivement que ça marche, il n'est pas évident, en voyant juste la méthode, qu'elle soit vraiment plus efficace que notre méthode naïve qui consiste à choisir au hasard (on aurait même l'impression qu'elle l'est moins, car elle n'exclut pas qu'une personne ouvre plusieurs fois le même casier) - alors que le résultat est là, sans appel et conforme à ce qu'annonce le normalien.

C'est puissant, les maths, non ? Non ?... Vous êtes contents d'être heureux vous aussi ? Allez, je vous donnerai la solution dans quelques jours, dans un autre billet ou en commentaire, promis. Peut-être que ça intéressera quelqu'un ! Un indice : on peut donner des numéros aux casiers aussi.

Édition : voici la solution, dans un document qui reprend initialement l'énoncé. Si la démonstration mathématique ne vous intéresse pas, à la limite, oubliez ce document et allez plutôt voir l'explication que je donne en commentaire, j'y explique les choses un peu plus simplement.