Le petit billet qui va bien
Par Allam le dimanche 29 novembre 2009, 16:30 - Notes - Lien permanent
Vous êtes-vous déjà penchés sur cette délicieuse périphrase qui va bien qui est, justement, "qui va bien" ? Depuis que je suis en stage, j'ai l'impression de l'y entendre très souvent. Et plus elle va bien, plus elle me fascine. Ce qu'elle a de merveilleux, d'abord, c'est sa polysémie : "La modification qui va bien", "le marché qui va bien", "le logiciel qui va bien", "le billet de train qui va bien", jusqu'au "petit groupe qui va bien" sur facebook, on la déguste à toutes les sauces. Selon les cas, on peut essayer de la traduire par adéquat, adapté, correspondant, idoine, mais aussi correct, suffisant ou même nécessaire... finalement, c'est qu'elle peut vouloir dire un peu tout et n'importe quoi ; d'ailleurs en ce sens elle va bien elle-même, et signifie maintenant pratique. Elle a une liberté d'interprétation vraiment large.
Bon, si ce n'était que ça, à la limite... Mais ce qu'elle a de doublement merveilleux, c'est que son caractère résolument suggestif et flou incite assez puissamment à l'interprétation ; ainsi, chaque interlocuteur d'une conversation traduit cette expression par un sens qui va bien, et vu le vaste champ d'interprétations possibles, il y a toutes les chances du monde que ces traductions ne coïncident pas. Donc on arrive à une large incompréhension générale alors que tout le monde pense savoir précisément de quoi il parle, c'est à la fois génial et navrant.
C'est génial, parce qu'on a pas le sentiment en l'entendant que la formule est tout à fait nébuleuse. Parce qu'on ne dit pas "machin" ou "truc" non plus ; on utilise une périphrase qui peut, après tout, avoir la qualification la plus précise... puisqu'elle est laissé parfaitement libre d'interprétation ! En fait, cette expression ne qualifie pas comme un adjectif le fait ; elle décrit la conséquence de la qualification qu'elle devrait apporter. Un peu comme si, en voulant insulter quelqu'un, je disais "Je t'insulte !" plutôt que "Sale connard !" - c'est quand même beaucoup moins démonstratif. Je ne sais pas s'il a un nom, ce procédé qui consiste à remplacer un mot par une expression qui décrit son emploi et son effet, qu'on retrouve par exemple dans cette célèbre citation de bash.org ; mais je le trouve généralement toujours très drôle, et un peu fascinant.
Et c'est navrant, parce qu'après deux ou trois "qui va bien" qui vont bien dans une conversation, chacun a bien sa propre idée de ce qu'il dit, mais ne s'intéresse ni de savoir si les autres ont cette même idée sur ce qu'il dit, ni de comprendre ce que les autres veulent réellement dire. Chacun y va de son petit mot qui va bien, sans se préoccuper des autres. Il y a un côté culture du dialogue de sourds derrière tout ça...
Ce qu'il est intéressant de noter, c'est que je ne crois pas avoir utilisé ou entendu cette expression une seule fois en prépa, où l'on essaie quand même d'être précis et de communiquer un peu correctement (imaginez un "et là on applique le petit théorème qui va bien et le résultat est acquis" sur une copie de concours...). Alors qu'à l'armée ou la police, je la redécouvre tous les jours...
Commentaires
et bah moi je l'ai entendue en prépa, pas plus tard qu'aujourd'hui. Bon, j'avoue que ça n'avait rien à voir avec les maths ("et Salwa qui mange le dernier bonbon qui va bien", c'est mon prof de maths ça hein), mais j'ai tout dsuite pensé à ton billet, comme quoi. xD
J'ai fini par détecter d'autres travers de langages aussi. Par exemple le mot "sujet" qui signifie alternativement souci ("y a pas de sujet"), problème ("j'ai un sujet"), point important... mais jamais sujet ("mettre en places ces réunions est un vrai sujet", vous comprenez vous ?).
Ou la manie, probablement beaucoup plus générale à tous les domaines techniques, à utiliser un nom comme adjectif, histoire de montrer soit que l'on est prodigieusement fainéant, soit que l'on conçoit tellement mal les concepts que l'on manipule que l'on arrive pas à en inventer des dénominations propres.
C'est étrange, j'ai la sensation de ne plus l'avoir entendu depuis un temps certain et de ne point en faire usage (ou rarement - quoique je ne m'écoute ni ne m'entend parler quand je sors des idioties (et ça c'est fréquent).
Du coup, j'ai une image préconçue de l'archétype de population pratiquant ce verbiage... qui colle assez bien avec mes charmants amis les policiers - que je salue au passage pour avoir chaleureusement "gardé" à l'abris du froid une élève avocate une bonne partie de la nuit dans leur locaux, hors de tout cadre légal.
Ils ont du appliquer la procédure "qui va bien".
Je suis certain que ça ferait merveille dans une plaidoirie, pourtant !
Bonjour
Juste pour te dire que j'ai entendu pour la première fois cette expression dans "Kaamelott", à l'auberge locale : "Et trois poulets qui vont bien !", ce qui m'avait écroulé de rire.
Merci pour cette étude sémantique de "qui va bien", en cette période où tout va pas trop bien, ya peut-être un lien d'ailleurs...
Haa, oui, dans Kaamelott je l'ai entendue quelques fois effectivement... avec un bon effet comique :D .
Mais du coup j'essaie de pas éclater de rire à chaque fois que j'entends mon chef de service l'utiliser...