Vous êtes-vous déjà penchés sur cette délicieuse périphrase qui va bien qui est, justement, "qui va bien" ? Depuis que je suis en stage, j'ai l'impression de l'y entendre très souvent. Et plus elle va bien, plus elle me fascine. Ce qu'elle a de merveilleux, d'abord, c'est sa polysémie : "La modification qui va bien", "le marché qui va bien", "le logiciel qui va bien", "le billet de train qui va bien", jusqu'au "petit groupe qui va bien" sur facebook, on la déguste à toutes les sauces. Selon les cas, on peut essayer de la traduire par adéquat, adapté, correspondant, idoine, mais aussi correct, suffisant ou même nécessaire... finalement, c'est qu'elle peut vouloir dire un peu tout et n'importe quoi ; d'ailleurs en ce sens elle va bien elle-même, et signifie maintenant pratique. Elle a une liberté d'interprétation vraiment large.

Bon, si ce n'était que ça, à la limite... Mais ce qu'elle a de doublement merveilleux, c'est que son caractère résolument suggestif et flou incite assez puissamment à l'interprétation ; ainsi, chaque interlocuteur d'une conversation traduit cette expression par un sens qui va bien, et vu le vaste champ d'interprétations possibles, il y a toutes les chances du monde que ces traductions ne coïncident pas. Donc on arrive à une large incompréhension générale alors que tout le monde pense savoir précisément de quoi il parle, c'est à la fois génial et navrant.

C'est génial, parce qu'on a pas le sentiment en l'entendant que la formule est tout à fait nébuleuse. Parce qu'on ne dit pas "machin" ou "truc" non plus ; on utilise une périphrase qui peut, après tout, avoir la qualification la plus précise... puisqu'elle est laissé parfaitement libre d'interprétation ! En fait, cette expression ne qualifie pas comme un adjectif le fait ; elle décrit la conséquence de la qualification qu'elle devrait apporter. Un peu comme si, en voulant insulter quelqu'un, je disais "Je t'insulte !" plutôt que "Sale connard !" - c'est quand même beaucoup moins démonstratif. Je ne sais pas s'il a un nom, ce procédé qui consiste à remplacer un mot par une expression qui décrit son emploi et son effet, qu'on retrouve par exemple dans cette célèbre citation de bash.org ; mais je le trouve généralement toujours très drôle, et un peu fascinant.

Et c'est navrant, parce qu'après deux ou trois "qui va bien" qui vont bien dans une conversation, chacun a bien sa propre idée de ce qu'il dit, mais ne s'intéresse ni de savoir si les autres ont cette même idée sur ce qu'il dit, ni de comprendre ce que les autres veulent réellement dire. Chacun y va de son petit mot qui va bien, sans se préoccuper des autres. Il y a un côté culture du dialogue de sourds derrière tout ça...

Ce qu'il est intéressant de noter, c'est que je ne crois pas avoir utilisé ou entendu cette expression une seule fois en prépa, où l'on essaie quand même d'être précis et de communiquer un peu correctement (imaginez un "et là on applique le petit théorème qui va bien et le résultat est acquis" sur une copie de concours...). Alors qu'à l'armée ou la police, je la redécouvre tous les jours...