Dimanche 6 septembre – Vendredi 11 septembre

Tout semble encore très long, surtout le temps. Les journées sont très grandes, en partie parce qu'elles commencent très tôt – lever à 5h30. Un jour me semble parfois en durer trois. Ça pourrait faire un mois qu'on est là.

On est moins fatigué qu'à Palaiseau (on dort plus), mais on a tout le temps faim. L'ordinaire[1] est pourtant bon, les repas raisonnablement copieux ; et on mange tout le temps, du pain ou des barres de céréales. Mais rien n'y fait. On a tout le temps un peu mal aussi (juste des courbatures, rassurez-vous) – aux bras, au cou, au dos, aux genoux. On ne reprend pas innocemment un tel rythme sportif aussi soudainement. On a plus de temps libre en revanche, comme on est en général AD[2] vers 18h ou 19h (voire « trop » de temps libre : ayant peu de joueurs de tarot ou de belote dans ma section, j'ai eu l'impression de n'avoir pas grand chose à faire de ma vie, bien que je ne me sois jamais vraiment embêté – entre faire la lessive, faire son lit, cirer ses rangers et aller parler avec des amis au bôbar[3], on trouve toujours à s'occuper, et je n'ai jamais réussi à me coucher avant 22h30, malgré tous mes efforts).

Les préoccupations purement militaires prennent beaucoup d'importance, on devient presque drogué : prendre soin de ses rangers, du port de son treillis, enlever les mains de ses poches. Pomper[4]. Bien obéir. Ne pas trop réfléchir[5].

Les activités sont assez diverses et plutôt intéressantes : PO[6], tir[7], première VEC[8] avec marche de nuit (chouette chouette, sauf la radio) et ateliers de mise en responsabilité, CO[9], PSC 1[10].

La grippe A arrive dans le camp, c'est légèrement la psychose dès qu'il s'agit d'aller à l'infirmerie : tout le monde a des courbatures (à cause du sport), tout le monde tousse et est plus ou moins enrhumé (il fait froid, et se lever tôt n'aide pas), les maux de tête ne sont pas forcément rares. Ce sont trois des symptômes de la grippe A... que tout le monde présente.

Samedi 12 et dimanche 13 septembre : WED[11]

Ça fait beaucoup de bien de pouvoir se mettre en civil, porter un jean, un pull, une vraie chemise, se sentir un peu libre. Avoir un peu de temps pour soi. Et avoir du temps à passer avec des amis d'autres compagnies aussi, pour une fois. Programme : manger à s'en faire péter la panse (une des seules fois de ma vie où j'ai eu mal au ventre pour avoir trop mangé), faire la fête, profiter des diverses activités disponibles (patinoire, luge d'été...). Passer du temps avec des gens autour d'un chocolat chaud. Les potins commencent à se développer et les couples à se briser ou se former, aidés par la fête. La cohez en prend parfois un léger coup.

Lundi 14 septembre – Mardi 15 septembre : VEC 2

« Un peu d'amour... d'espièglerie... »
Le métier commence à rentrer, on est moins fatigué, on a moins de douleurs musculaires.
Première séance de tir. Fun fun. Mais je suis pas un fan.

Pour la VEC, j'en retiens le joyeux feu de camp, pratique pour les chansons autour comme pour le tour de garde à 5h du matin ; la marche de nuit et l'efficacité des rangers contre les barbelés ou les ronces ; les mises en situations, originales, intéressantes et qui font un peu méditer ; et la pluie et la grêle à la fin. On a du pomper sous la grêle, et on a trouvé ça drôle. On devient fou ?

Mercredi 16 septembre

OS pendant deux heures sous la pluie. Je n'arrivais plus à garder mes mains droites tellement elles étaient engourdies. On a forcément du pomper au milieu, mais on devient tellement fou que ce n'est plus une punition : c'était juste drôle, c'était même kiffant, même malgré la pluie.

On vérifie à la CO 3 qu'un X averti en vaut un demi : un polytechnicien pense avoir raison, même si on le prévient du contraire, jusqu'à ce que son erreur soit assez apparente, et cela peut prendre parfois longtemps. Alors qu'il était prévenu. C'est idiot. On finit par s'habituer : on a encore toujours faim, on est encore toujours pressé, à courir pour aller prendre les repas ou pour changer de tenue, mais on y prend plus garde.

Première séance de chant et d'OS en compagnie[12]. Les cours de FMG[13], qui soulent notre chef de section, deviennent des cours de chant où on apprend de nouveaux chants militaires. Le chant commence à prendre plus d'importance dans mon quotidien, j'ai l'impression de chanter tout le temps, à en devenir un peu cinglé.

Jeudi 17 septembre

Je me rend compte que je deviens vraiment embrigadé dans la logique militaire.
Les chants militaires accaparent une part grandissante de mon attention. Plus rien d'autre n'existe.
J'apprécie les choix de stage militaire : j'ai du trancher entre... un seul « choix ».
Encore de l'OS. Avec des pompes en chantant au milieu, une innovation intéressante. Puis encore de l'OS en compagnie.
La grippe A continue dans le camp, avec 7 cas avérés. Aller à l'infirmerie commence à être déconseillé si on veut éviter de passer 4 jours en quarantaine.

Le soir, ceux qui sont sûr d'aller dans l'armée de terre se refont une beauté en se tondant les cheveux (hé oui, ça a poussé ! Les normes de bienséance dans l'armée de terre stipulent d'avoir des cheveux plus courts que 6 mm sur le dessus du crâne, et 3 mm sur les côtés). C'est vraiment court, j'espère qu'on me laissera ce qu'il me reste de cheveux.

Je m'embête beaucoup le soir. Les autres dorment.

Vendredi 18 septembre

Seconde séance de tir. Ambiance de poudre et de fumée plutôt saisissante. Mais séance un peu pénible, on y voit rien à cause des lunettes.
Je me rend compte que l'armée, c'est beaucoup de temps mort – pas libre, mais mort, où on fait rien sans avoir le droit ou la possibilité de faire quoi que ce soit de toutes les façons.
Visite de généraux (le directeur de l'École Polytechnique et un inspecteur des armées) qui fait stresser tout le monde, surtout les cadres.
Je suis élève de semaine[14], c'est un peu embêtant.
CO 4, avec la section 43, assez drôle.
J'ai une voix de plus en plus faible ou déglinguée, surtout le matin. Impossible de monter dans les aigus. Mais on chante toujours beaucoup.
Surtout moi. Je vis le chant militaire. On a du temps mort ? Je chante. De l'OS ? On chante. Du temps pas mort ? Chant aussi. C'est une façon d'arrêter de réfléchir. On chante. Tout le temps. Mais comme me le disait une amie, c'est la seule activité qui rapproche un peu du civil, qui ne fait pas trop militaire.

Samedi 19 septembre

Esprit décontracté, comme c'est le week-end. Le cours de FMG devient un mélange de chant, d'OS et de pompes. Un autre cours devient du sport, assez sympa (volley et touch rugby). On a le droit à toutes les histoires déprimantes du prof de PSC : toutes les interventions où il a essayé, et raté, de sauver la vie de quelqu'un.

J'essaie de sortir du carcan de la vie militaire. Il existe une vie en dehors, et des gens. J'essaie de ne pas les oublier.
Le soir, fête : « soirée de la dernière chance ». Étrangement nommée (ou fort à propos, tout dépend du point de vue), mais un peu décevante si on n'a pas pour objectif d'être complètement plein à minuit.

Dimanche 20 septembre

Grasse mat' : lever à 9h, le luxe ! Mais l'absence de volets et rideaux aux fenêtres, invisible avec l'heure habituelle de lever, se fait sentir.
Journée de glande. Au programme : chant, barbecue à midi, résultats des affectations de stage. Rien à faire pour l'après-midi, j'en deviens presque perdu, je ne sais vraiment pas comment m'occuper. Les autres dorment. Je trouve des partenaires de tarot en 43.

Lundi 21 septembre

Sport : séance de « décrassage », en fait super crevante. Mais on se sent bien après.
Le soir, on donne un concert de chants militaires à Ussel, une ville à côté. Assez grandiose. Plus de militaires (les cadres) que de civils dans le public, mais peu importe. J'aime les chants mili. Le buffet prévu par la mairie est un peu faiblard et tourne à la foire d'empoigne, voire à la diète pour certains.
J'essaie avec plus ou moins d'efficacité de me désatelliser.

Mardi 22 septembre

Parcours Bulldog (un PO en plus véridique). Un peu décevant.
Escalade, assez coolie et sympathique, de beaux paysages. J'ignorais qu'il existait de telles falaises dans le massif central, mais on a du aller la chercher loin : deux heures de camion.
Départ pour la VEC 3, avec buffet prévu par le major le soir, plantureux à souhait. Il est cool le major.

Mercredi 23 septembre

Marche de 6h à 12h, avec sacs et tout. Mise en situation plutôt intéressante. C'est assez beau de se balader dans la Creuse le matin, avec le soleil rasant, la rosée et la brume matinale, les jeux de lumière partout dans les prés et les branches d'arbre, et l'atmosphère calme et tranquille de la campagne. Un peu fatiguant, mes amies les rangers m'ont sacrifié les pieds. Mais beau, et marrant à la fin.
Puis cérémonie de remise des alpha[15]. Assez grandiose et très classe. Nous voilà élèves officiers.
Pas mal d'inactivité et un peu d'ennui une fois rentrés, ce qui préfigure légèrement le lendemain.

Jeudi 24 septembre

Ça sent la fin : journée reconditionnement (du matériel), réintégration (du matériel encore), attente, ennui, belote et TIG[16]. C'est assez marrant de voir des piles et des piles de draps et de couvertures pousser dans les couloirs.

Nos cadres partent les uns après les autres, au milieu de la journée tous les cadres de notre section étaient partis, c'est la liberté.
Les élèves commencent à partir aussi, pour ceux qui habitent dans les environs et qui se font chercher en voiture. Les adieux débutent.
Interrogations - est-on devenu plus mûr, comme le lieutenant-colonel l'a annoncé le jour précédent ?

Vendredi 25 septembre

Retour à Palaiseau. Pas mal d'attente. On observe la puissance logistique militaire en œuvre : on attend jusqu'à 8h20 pour réintégrer les duvets, alors qu'on aurait du le faire à 5h30 et qu'on aurait du partir à 8h.

La quatrième compagnie se fait encore une fois complètement avoir : on monte dans les cars qui partent en premier, on est content, pour une fois on passe avant les autres compagnies ; mais ce sont les plus vieux cars, ceux qui ont fait la guerre d'Algérie, au moins. Donc on est les plus lents, et on arrive finalement 20 minutes après les autres. Quatrième compagnie, toujours baisés.

16h, on est à Palaiseau. Un week-end de repos, cela nous semble être du luxe.

Notes

[1] La cantine, en jargon militaire. Notons qu'ils ne disaient pas "mess", ce qui après coup est étrange...

[2] AD pour À Disposition, AD tout court signifiant qu'on est en temps libre.

[3] Le bar de l'X, présent à la Courtine pour apporter binouze et réconfort aux cadres et aux élèves, le soir.

[4] Tel le shadok. Faire, ou faire faire des pompes est une forme de punition facilement courante lors de la FMI, qui perd petit à petit le sens de punition et devient juste une... genre d'habitude bon enfant.

[5] Ou au moins ne pas trop le montrer. Et comme le dit le proverbe : "Pas de cerveau, pas de migraine".

[6] PO pour Parcours d'Obstacles, tout est dans le nom

[7] Après quelques cours d'armement, on a tiré au FAMAS à 50m, 100m et 200m

[8] VEC pour Vie en Campagne, autrement dit un bivouac

[9] CO pour Course d'Orientation : il s'agit de réaliser un certain parcours jalonné par des balises, avec ou sans carte, avec ou sans boussole, le plus rapidement possible.

[10] PSC 1 pour Prévention et Secours Civique 1, ce qui était avant l'attestation de formation aux premiers secours.

[11] WED pour Week-End de Désertion, un genre de petit WEI. Historiquement, les polytechniciens désertaient effectivement pendant un week-end pour aller faire la fête, paraît-il, d'où le nom. Maintenant, on est soit à disposition soit en permission pendant ce week-end, mais en tout cas la désertion n'est plus présente que dans l'esprit...

[12] L'OS se fait habituellement en section. En compagnie, c'est pareil sauf qu'on est quatre fois plus nombreux, ce qui est assez agréable. Et puis on peut rejeter la faute de mal marcher au pas sur les autres sections.

[13] FMG pour Formation Militaire Générale, des cours sur l'armée et les militaires. On aurait du y trouver par exemple un cours sur les droits et devoirs des militaires, etc.

[14] C'est un terme dont l'origine exacte m'est encore obscure. La semaine, c'est là où sont rangées les clés des chambres et divers locaux dans le bâtiment de la compagnie, entre autres. L'élève de semaine a la charge de (probablement, mais personne ne l'a jamais fait) surveiller la circulation de ces clés. Sinon, c'est un genre de concierge. Il doit s'assurer du réveil de la compagnie ou donner l'alarme en cas de soucis (...). En pratique, ce qu'il doit surtout faire, c'est rester tout le temps présent à la semaine de 8h le matin à 8h le lendemain, ce qui se traduit par une soirée assez solitaire. Oui, on doit même y dormir.

[15] Un alpha est le surnom du galon d'Élève Officier, dont la forme rappelle la lettre grecque alpha.

[16] TIG pour Travaux d'Intérêt Général, autrement dit passer le balai et laver les locaux. On fait les TIG chaque matin, après le réveil, pendant une durée variant d'une demi-heure à cinquante minutes. Plus, en quelques occasions, en fin de journée, histoire que tout soit bien propre et brillant. Les TIG sont éventuellement suivis d'une revue de casernement, où le major passe partout et vérifie que le travail est correctement fait.