J'aimerais attirer votre attention sur une expression bien singulière de la langue française : « avoir maille à partir avec quelqu'un ou quelque chose », qui signifie « rencontrer des difficultés » avec le quelqu'un ou quelque chose en question. Intéressez-vous y deux minutes : saisissez-vous bien le sens de chacun des termes de cette expression ? Maille : il s'agit d'une boucle ou d'un motif qui se répète pour faire une structure plus grande. Partir : l'action de quitter un endroit, de se mettre en mouvement. A priori, on a là beaucoup de mal à comprendre vraiment comment ces mots s'articulent pour produire la signification finale de l'expression... Mais donc, saisissiez-vous réellement la teneur de ces deux mots ? Soyez honnêtes. Je pense que comme moi, vous êtes restés perplexes devant cette combinaison inattendue, et devant le sens qui en découle qui n'est pas moins étonnant. On trouve une piste d'explication dans les verbes départir et répartir, qui signifient bien respectivement départager et distribuer et non le contraire et la répétition de partir. Si l'on suit la logique de formation des mots, on peut en déduire à ce stade que partir peut aussi signifier partager, diviser en parties. Et c'est bien le cas : c'est le sens originel, bien qu'archaïque voire archaïsant, du mot partir, qui devient soudainement un verbe transitif et ne se conjugue peut-être même pas de la même façon (il appartenait au second groupe et on peut imaginer que l'on disait "j'ai parti" et pas "je suis parti", ou et "je partissais" et non "je partais"...). On commence à s'approcher du résultat, au moins l'expression « avoir maille à partir » a maintenant un sens syntaxique, puisqu'il s'agirait donc de partager une maille. Pour finir, il faut soit être très fort en histoire, soit consulter un dictionnaire[1] : maille peut signifier, selon un sens assez vieilli qui date de l'époque des capétiens, « monnaie de très faible valeur, valant un demi-denier ». Dès lors, on comprend déjà mieux que partir une maille puisse être un procédé difficile - ou mesquin, l'expression pouvant probablement signifier les deux - et l'origine de la locution qui nous intéresse depuis le début est beaucoup plus claire.

Tout en découvrant ceci ce matin, j'ai mené quelques recherches sur des verbes plus ou moins rares et souvent défectifs[2] de la langue française, comme sourdre, dont le participe passé est une énigme qui m'interpelait depuis plusieurs années. Et puis je suis tombé sur une liste de verbes à conjugaison irrégulière quoique plus ou moins "typique"[3], et tout mon regard sur la langue française a changé, parce que non contents d'être irréguliers, une certaine quantité de ces verbes-là sont surtout inconnus[4][5] ! Quoique, à y bien regarder, pas si inconnus que ça. L'on se rend compte que - comme pour le sens archaïque de partir - l'on utilise uniquement certaines formes de ces verbes initialement méconnus, comme le participe passé en guise d'adjectif, ou dans des expressions particulières comme « ci-gît », où vous savez tous que se cache le verbe gésir. Et c'est un peu drôle de découvrir des mots qu'en fait, d'une certaine façon, on connaissait déjà depuis toujours. Je vous laisse découvrir vous-même l'entière liste de ces verbes, il y en a bien sûr beaucoup que vous connaissez déjà. Voici tout de même un petit florilège des meilleures prises de la pêche, avec quelques recherches complémentaires :

  • Assavoir, qui signifie savoir, et est principalement employé sous la forme « faire assavoir »
  • Bayer, qui ne doit pas être confondu avec bâiller (ni bailler d'ailleurs !). Ainsi, il appert que si « bayer aux corneilles » signifie bien « rêvasser niaisement », « bâiller aux corneilles » et surtout « bailler des corneilles » ne devraient pas avoir la même signification... en fait, bayer paraît être au départ une variation du mot béer, et avoir souffert de son homonymie avec bâiller jusqu'à disparaître presque complètement au profit de son homonyme ; il semble d'ailleurs que bayer/béer et bâiller aient la même origine latine batare (« bâiller ») (et des sens parfois proches).
  • Bienvenir, qui vous permettra de dire la prochaine fois que vous êtes le bienvenu que vous vous êtes fait bienvenir.
  • Chaloir, que vous connaissez bien dans l'expression « peut me chaut », et qui signifie donc « être important ».
  • Comparoir, synonyme attendu de comparaître, qui est surtout célèbre pour fournir l'adjectif (parfois substantivé) comparant (plutôt que comparaissant) pour parler de celui qui est en train de comparaître devant la justice.
  • Contondre, de même sens et origine que contusionner (qui lui est préféré depuis plus de cent ans), et surtout utilisé dans son participe présent adjectivé - pourtant, lui, très connu - contondant.
  • Émoudre, signifiant « aiguiser sur une meule », qui donne le participe passé émoulu... ainsi lorsque vous êtes frais émoulus du lycée, vous sortez en fait du lycée assez sauvagement torturés à la meule (haha).
  • Férir, signifiant frapper et bien connu dans l'expression « sans coup férir » (et moi qui pensais que cela avait à avoir avec le latin ferre (« porter »), en fait il s'agit du latin ferire (« frapper »)), mais aussi sous sa forme de participe passé féru (!), où frapper semble se rapprocher de émouvoir puis de passionner pour donner le sens que l'on connaît dans, par exemple, la locution « être féru de littérature ».
  • Forfaire, qui signifie « manquer gravement à », dont le participe passé donne le substantif forfait - mais dans le sens infraction ou méfait, et pas tarif.
  • Gésir, dont j'ai déjà parlé précédemment. L'intéressant avec ce verbe est qu'il n'est pas initialement défectif et que l'on peut consulter sur le wiktionnaire une forme archaïque mais très cocasse de la conjugaison de ce verbe. Ainsi, en vous couchant hier soir, vous avez jeü, ou vous jeütes...
  • Issir, signifiant sortir comme l'on s'y attend en pensant à son participe passé qui est quasiment la seule forme utilisée de ce verbe : issu. L'étymologie de ce verbe le rapproche de exit (exire en latin), l'émergence et l'origine du mot sortir étant plus trouble.
  • Poindre, qui n'est pas très méconnu mais dont la conjugaison parfois un peu compliquée laisse entrevoir quelque surprise : le participe présent est poignant, donnant directement l'adjectif signifiant actuellement émouvant. J'ai eu un peu de mal à relier ce sens à celui usuel de poindre ; il semble que le trait d'union soit le mot point, où l'on retrouve une signification un peu vieille de piqûre, d'où dérivent les sens de piquer d'une part, et de faire souffrir d'autre part. Je suppose par la suite que piquer devient « apparaître sous forme de pointe » puis « se faire jour », tandis que faire souffrir passe de la douleur physique au sens figuré et psychologique du poignant que l'on connaît actuellement. Avec un détour par le verbe rare poigner, « serrer, étreindre douloureusement », dont poignant est aussi le participe présent. Tout ces mots ne semblent pas avoir de rapports direct avec poing.
  • Quérir, qui devrait être plus ou moins défectif mais donc le wiktionnaire donne aussi une conjugaison plutôt rare (mais pas très inattendue ; enfin quand même, dire que la justice est quise, c'est drôle).
  • Semondre, qui a pour sens « inviter », mais aussi « réprimander ». Vous avez certainement noté la proximité avec le verbe semoncer, un peu moins vieux, qui signifie la même chose avec en plus l'acception de demande impérative, que l'on retrouve aussi (en plus des autres sens) dans le mot semonce, que l'on connaît enfin déjà mieux (notamment dans l'expression « coup de semonce »). Le mot semondre semble correspondre en fait à l'origine latine submonere (« avertir secrètement »), et donna par la suite semonce puis probablement semoncer et peut-être sommer (mais là je ne suis pas sûr, j'ai plus de mal à suivre l'étymologie).
  • Seoir, qui connaît plusieurs sens : d'une part s'assoir, où l'on reconnaît la forme proche (l'orthographe asseoir existe encore, d'ailleurs) ; d'autre part siéger ; et enfin convenir. D'où poignent respectivement trois mots différents déjà bien plus utilisés : séant, sis(e) et seyant ! Le troisième étant une variation du premier, lui-même directement tiré du participe présent, et le second étant le participe passé. Belle collection, pour un mot considéré comme vieilli au moins depuis le 17e siècle...
  • Souloir, qui tient un peu de la curiosité : il signifie « avoir l'habitude de », et s'utilise à l'imparfait de l'indicatif sous la même forme que soûler (modulo l'accent circonflexe) ! De quoi donner des idées de jeux de mot.
  • Sourdre, alors tout dans ce verbe est désuet donc ce n'est pas un exemple de verbe connu uniquement sous certaines formes, mais par contre je suis content d'avoir découvert que le participe passé serait sourdi ! (d'après Wikipedia, et si j'en crois l'existence de l'entrée sourdir du wiktionnaire, qui serait alors une vieille orthographe de sourdre et qui expliquerait très bien le -i...)

Je vous remercie pour votre attention lors de cette belle plongée dans la langue française. J'ai appris des mots à mon correcteur orthographique aujourd'hui, c'est pas tous les jours...

Notes

[1] D'ailleurs, gardez donc le CNRTL sous le coude, il vous sera peut-être utile pour toute la suite du billet.

[2] « Un verbe est dit défectif lorsque sa conjugaison est incomplète : un certain nombre de temps, de modes ou de personnes sont inusités. » (Wikipedia)

[3] Il peut paraître un peu bizarre de parler d'une conjugaison à la fois irrégulière et typique... enfin si l'on considère que la liste possède bien plus d'une centaine d'éléments, on commence à apercevoir la différence entre irrégularité et exception, et ces deux adjectifs deviennent tout de suite moins antinomiques.

[4] Sauf, peut-être, pour les juristes.

[5] D'ailleurs, quelque recherche nous montre que certains éléments de cette liste étaient parfois déjà considérés comme vieillis il y a quatre siècles ; quelque part, c'est déjà merveilleux qu'on les connaisse encore, ce sont un peu des dinosaures de la langue française...