Il y a des jours où toutes les certitudes que vous avez sur la vie peuvent se trouver soudainement bouleversées comme une digue cède brusquement à l'assaut des vagues et des marées (comme en Charente) : vous pensiez être un adulte et fréquenter des gens tout aussi matures que vous. Hé bien non, les dérives abracadabrantesques des intrigues de séries B sont toujours à l'affût, prêtes à s'inviter à la moindre occasion là où on ne les attend pas, comme pour prouver que des péripéties ridicules, ça n'arrive pas que dans la fiction. Ce qui va suivre est fortement inspiré d'une histoire vraie - enfin, pire que vraie, vécue.

Nous avons quatre protagonistes, que je nommerai Alice, Bob, Charlie et Denis, dans un double souci d'anonymat et de simplicité. Tous les quatre sont, disons, relativement bons amis. Un jour, Bob et Charlie se disent : Hey, on s'ennuie, si on se faisait un resto ! Puis, la suite logique : Hey, si on invitait des gens avec nous ! Sachant que Bob n'apprécie pas toujours Alice, Charlie ne propose pas d'inviter cette dernière. Bob s'en fichait en fait complètement, mais comme cela lui convenait, il ne propose pas non plus de l'inviter, imaginant par ailleurs de son côté - tout aussi faussement - que sa présence pourrait méconvenir à Charlie. Ils vont donc se faire un super resto avec Denis et en sont bien contents. Lors de ce repas, au fil de la conversation, ils évoquent l'absence d'Alice, et Denis, qui n'avait jusque là pas remarqué qu'elle n'avait pas été invitée *exprès* (enfin - exprès par malentendu entre Bob et Charlie, certes, mais en relative connaissance de cause tout de même), comprend - toujours faussement, et s'imaginant des relations troubles entre Alice et Charlie, alors que les relations les plus tendues sont plutôt entre Alice et Bob - que le principal responsable dans la non invitation d'Alice est Charlie.

Voilà, le décors est planté, nous avons là deux ou trois malentendus enchaînés, et vous pouvez imaginer les problèmes qui peuvent en naître.

Le lendemain, en parlant avec Alice de la relation qu'elle entretient avec Charlie, Denis laisse échapper - un peu dans l'espoir de mieux connaître l'exacte nature de ladite relation (qu'il essaie de situer entre amitié cordiale et amour trouble) - qu'il semblait avoir compris - tout en se demandant si c'était vraiment le cas - que Charlie ne voulait pas d'elle au resto. Le drame commence : Alice se sent trahie par Charlie, lui téléphone pour lui demander ce que c'est que ce délire, ce dernier la renvoie vers Bob en lui assurant en substance que c'était plutôt lui qui n'avait pas voulu d'elle au resto ; Bob la renvoie vers Denis en déclarant qu'il disait n'importe quoi ; enfin Denis lui dit qu'il ne comprend plus rien, prévoyant la catastrophe arriver et ne voulant pas accuser faussement l'un de ses deux amis. Alice passe la soirée à déprimer et à téléphoner à Charlie et Bob pour essayer de comprendre ce qu'il s'est passé, en accentuant sur la question de principe - un peu ridicule au fond : lequel des deux ne voulait pas d'elle ? Aucun des deux ne se sent responsable, plus ou moins à raison, et par ailleurs chacun des deux, jugeant d'une part l'affaire ridicule et pensant d'autre part que c'était plutôt le fait de l'autre, essaie de le protéger en restant évasif, et de fait en se créant chacun une espèce de fausse part de responsabilité. Leur priorité est plutôt de rassurer Alice et de minimiser l'affaire (enfin, de leur point de vue, de lui rendre sa véritable dimension !) en évitant d'envenimer plus que nécessaire leurs relations avec elle. Cette dernière, cherchant mordicus la vérité, s'en trouve d'autant plus marrie et remue ciel et terre pour la trouver, ciel et terre étant ici essentiellement Bob et Charlie.

Le lendemain, Denis, ne voulant plus trop s'impliquer mais voyant que cette affaire ne s'arrange pas, essaie de contacter Bob et Charlie pour comprendre le problème. Pendant ce temps, Bob, fatigué d'être harcelé par Alice qui tient à lui faire dire que c'est lui qui ne voulait pas d'elle, et considérant que finalement, il s'en foutait de ce qu'elle pouvait penser de lui, lui balance plus ou moins ce qu'elle veut entendre en déclarant que tout était de sa faute, son but initial étant surtout d'éviter plus de troubles entre Alice et ses deux comparses. Après une première réponse de celle-ci à son message, il en a tellement marre de se prendre le chou pour un truc aussi débile qu'il s'apprête à enfoncer le clou en ajoutant quelques paroles bien senties à l'encontre d'Alice. Là dessus, Denis arrive enfin à le joindre, et commençant à comprendre ce qu'il s'est passé et les malentendus qui se sont créés ou révélés plus ou moins par sa faute, lui demande de ne pas jeter d'huile sur le feu et s'en va calmer le jeu en essayant d'expliquer à Alice la source du problème et la réelle interprétation à donner au message de Bob (qui relève donc plus du sacrifice je-m'en-foutiste que de l'auto-accusation repentante). Qu'elle comprend plus ou moins, enfin au moins consent-elle à s'excuser auprès de Bob. L'affaire semble relativement terminée, quoique tous les protagonistes n'ont peut-être pas retenu la version que je vous donne ici, ce qui peut laisser présager des résurgences à l'avenir... mais à priori c'est fini.

Et je vous assure que quand vous sortez d'un truc aussi stupide, vous avez un peu marre des gens.